Face aux menaces tarifaires du président américain Donald Trump, les Canadiens (re)découvrent à quel point les économies des États-Unis et du Canada sont interreliées. À preuve, cette possibilité qu’une décision de la Maison-Blanche fasse grimper les loyers et les prix des maisons, en pleine crise du logement. Explications.
Comme l’indique Mitch Strohminger, directeur de l’analyse des marchés au sein du Groupe CoStar, d’éventuels tarifs américains pourraient bel et bien avoir une influence sur le secteur immobilier, au Québec comme dans l’ensemble du Canada?
De quelle façon? « Nous importons beaucoup de produits industriels qui servent à la fabrication des logements et des maisons », mentionne ainsi M. Strohminger, lors d’une entrevue accordée à Pieuvre. « Les grues, les camions-bennes… On importe beaucoup de ce genre de choses, au Canada. Sans compter les produits spécialisés, qui viennent souvent des États-Unis, notamment les scellants, etc. »
Et la possibilité d’une riposte canadienne aux tarifs américains – les intentions du premier ministre Justin Trudeau sont claires à ce sujet – devrait aussi faire gonfler les prix au sein de l’industrie de la construction, indique M. Strohminger.
Au moment de mener cet entretien, l’application des tarifs américains, à hauteur de 25%, sur un grand nombre de produits canadiens et mexicains, était toujours suspendue, « mais même si cette suspension se poursuit, que les tarifs sont encore reportés de 30 jours, cela aura quand même un effet sur l’économie; déjà, chez CoStar, lorsque l’on regarde nos données, on note un ralentissement des transactions, des activités de location de locaux », soutient M. Strohminger.
« Déjà, [les tarifs] ont un effet, parce que les compagnies ne peuvent pas prendre de décisions. »
-Mitch Strohminger, directeur de l’analyse des marchés au sein du Groupe CoStar
« On ne peut pas décider de prendre de l’expansion, par exemple; l’économie va donc arrêter de rouler comme avant, et il y aura ralentissement. Chez CoStar, nous avons même créé un scénario correspondant à la mise en place de tarifs par [Donald] Trump: ce serait une récession, une correction économique pour le Canada et le Québec. »
Des logements, mais à quel prix?
Du côté de chez CoStar, toujours, on se montre d’ailleurs prudents, dans la perspective d’une imposition de tarifs par les Américains: il sera difficile, voire très difficile, de modifier les chaînes d’approvisionnement et diversifier les sources d’importation pour différents produits spécialisés, y compris pour la construction immobilière.
« Oui, nous pouvons envisager de nous tourner vers l’Asie ou vers l’Europe, mais c’est toujours une question de coûts; après tout, les États-Unis, c’est à côté de nous. Alors les coûts de transport doivent être assez bas pour vraiment être concurrentiels avec les prix que nous payons maintenant », explique Mitch Strohminger.
« Admettons que nous importons désormais, de la France, quelque chose que nous achetions aux États-Unis: il faudra que cela traverse l’océan. Cela implique des coûts supplémentaires, sans doute. L’autre chose, c’est que si tout le monde a la même idée, cela va quand même créer une hausse de prix. »
M. Strohminger craint par ailleurs un exode d’entreprises américaines installées au Canada si les tarifs font en sorte de saper l’aspect concurrentiel de l’entreposage de biens au nord de la frontière, par exemple.
« Ces gens-là, les entreprises américaines, vont faire le calcul: avec les tarifs, est-ce mieux de déménager ce que nous faisions avant, à Montréal, et d’envoyer le tout à New York, ou ailleurs aux États-Unis? », se demande-t-il.
Et cela aura également un effet sur le marché immobilier, avec l’apparition d’un parc de bâtiments vides.
Pire encore, l’effet de ces départs risque de se répercuter longtemps. Car, en déménageant ailleurs, ces entreprises mettraient des travailleurs à pied; ceux-ci, en retour, pourraient ne plus être en mesure de payer leur loyer ou leur hypothèque, les poussant à tenter de se reloger dans un marché où les prix sont déjà très élevés.
Trump lorgne-t-il les minéraux critiques canadiens?
Avec tous ces risques qui planent sur l’économie canadienne, y a-t-il des chances que le président Trump lève le pied et retourne à une certaine normalité?
« À titre personnel, quand je lis ce que le président Trump dit, que le Canada doit devenir le 51e État, etc., je dois me demander pourquoi il affirme cela. Et je crois qu’il a le sentiment – un sentiment qui existe ailleurs chez les républicains – que ses alliés ne dépensent pas autant, pour la défense, qu’ils devraient le faire », mentionne M. Strohminger.
Ce dernier juge aussi que les États-Unis s’inquiètent de possibles menaces de sécurité dans l’Extrême-Arctique, au moment où la fonte des glaces permet le transit de navires marchands, mais aussi militaires.
« L’autre chose, c’est que nous avons beaucoup de minéraux, au Canada, et que Trump s’y intéresse pour plusieurs raisons, comme la filière électrique, etc. »
« Selon mon avis personnel, le président va toujours menacer, histoire d’arracher des concessions de la part des Canadiens et des Québécois », juge encore M. Strohminger.
À travers cette tempête politique et économique, le marché immobilier d’ici devrait-il renouer avec une croissance au cours des prochaines années?
« Avant l’annonce des tarifs, on pensait que les choses allaient s’améliorer un peu. On voyait, ici et là, quelques indices que le secteur des bureaux est en train d’atteindre un creux; on ne prévoyait pas de redressement rapide », indique le spécialiste.
« Maintenant, avec les tarifs, chez CoStar, on s’attend à une récession, au Canada. Ça va aussi affecter la consommation. Et si le chômage est en hausse, les gens ne pourront plus acheter de condos, entre autres, alors que ce secteur a déjà des problèmes. Ça sera une année probablement assez difficile, avec des défis à surmonter », conclut Mitch Strohminger.