En mettant la hache sans préavis dans leur agence pour le développement international (USAID), les États-Unis ont créé une situation de crise pour des médecins et des patients en Afrique, et pour des agriculteurs sur le territoire américain. Bien qu’il ne soit pas impossible que le budget soit récupéré par le département d’État, pour l’instant, l’interruption des paiements met à risque la vie de patients, la santé d’enfants à naître et la santé publique de pays entiers.
Dans un sondage mené au début de février auprès de 275 organismes de santé dans 11 pays d’Afrique subsaharienne, tous rapportaient que leurs services étaient interrompus ou que les patients devaient être renvoyés chez eux. Dans la lutte contre le sida, cela inclut la distribution de médicaments ainsi que le travail de prévention et de dépistage (le sida, à travers un programme appelé PEPFAR, qui remonte à 2003, représente à lui seul 7,5 milliards$ en aide étrangère).
Cela inclut aussi la distribution de suppléments nutritifs aux enfants dans les régions les plus vulnérables, les soins reproductifs aux femmes et aux filles, l’aide humanitaire aux réfugiés, l’épandage d’insecticides et la distribution de moustiquaires pour lutter contre la malaria, la distribution de médicaments contre la tuberculose, etc. Ou bien l’aide aux services de santé de l’Ouganda, où sévit une éclosion d’Ebola, ou à ceux du Congo, où frappe le virus mpox, ou à ceux du Rwanda, où sévissait cet automne encore le virus Marburg.
L’interruption sans préavis signifie par exemple, rapportait NBC News la semaine dernière, que des antibiotiques sont bloqués dans un port du Soudan, faute de savoir s’il y a autorisation pour les débarquer, et que des médicaments au Congo vont devenir obsolètes, faute de pouvoir payer la facture de climatisation.
Cela affecte les patients malades et ceux à risque d’être infectés par un proche, mais aussi la santé des enfants à naître : par exemple, chez un enfant qui naît avec le sida parce que sa mère n’a pas reçu les médicaments à temps, l’infection peut conduire au décès en 8 à 12 semaines suivant sa naissance. Les experts en santé publique pointent cet exemple depuis le 24 janvier pour rappeler que l’interruption des traitements pendant 90 jours aura donc un impact direct sur le nombre de décès.
Le décret présidentiel, signé dès le 20 janvier, jour de l’entrée en fonction de la nouvelle administration, et entré en vigueur le 24, parle en effet d’un gel des paiements « pendant 90 jours », soi-disant pour procéder à une « révision » des programmes. Mais dans les faits, la quasi-totalité du personnel de USAID s’est d’ores et déjà fait dire qu’elle était en congé forcé (un juge a ordonné le 7 février la suspension de cet ordre, mais la possibilité que la Maison-Blanche s’y conforme est mise en doute), et tout le personnel en poste à l’étranger s’est fait dire, le 4 février, de rentrer aux États-Unis.
Le tiers de l’aide mondiale suspendue
Certes, d’autres pays riches versent aussi de grosses sommes en aide aux services de santé et aux organismes non gouvernementaux qui opèrent sur le terrain, mais l’agence USAID représente à elle seule plus du tiers de l’aide globale.
« Vous vous débarrassez de l’ensemble du personnel, de la mémoire institutionnelle et de la confiance sur quoi USAID s’est appuyée dans des dizaines de pays », déplore dans le New York Times Mitchell Warren, directeur de l’organisme AVAC, spécialisé dans la lutte contre le sida. « Ces choses ont pris des décennies à se construire, mais seulement deux semaines pour être détruites. »
Le 28 janvier, le nouveau secrétaire d’État, Marco Rubio, insistait pour dire que cette interruption des paiements excluait les médicaments et traitements essentiels, mais dans deux reportages du New York Times, les 5 et 8 février, les organismes concernés en Afrique et les travailleurs de la santé disaient tous être encore dans l’attente, et décrivaient « un système » de « confusion et de chaos ».
Le VIH, virus responsable du sida, peut être contrôlé (mais pas éliminé) grâce aux médicaments développés dans les années 1990. Mais sans une prise régulière de ces médicaments, le virus peut reprendre le dessus et le risque de mortalité est élevé.
Et ces coupes budgétaires ont des impacts au-delà de la lutte directe aux maladies: interrogé par la BBC le 8 février, l’expert britannique en médecine sociale et tropicale Tom Wingfield, explique que « les gens mesurent mal l’étendue de USAID. Cela concerne la malnutrition, l’hygiène, les toilettes, l’accès à de l’eau potable, qui ont tous un impact massif sur la tuberculose et les maladies diarréhiques. »
« Les maladies ne respectent pas les frontières », rappelle-t-il.
Enfin, cela affecte même des emplois et des revenus pour de nombreux Américains, puisqu’une partie de ce qui est envoyé dans les pays en voie de développement est acheté aux États-Unis.
Par exemple, la nourriture : selon une estimation du Bureau de l’inspecteur général publiée le 10 février, du blé, du soja et d’autres aliments périssables, d’une valeur de 500 millions, sont bloqués sur des navires, dans des ports ou des entrepôts, en attente de pouvoir être livrés à l’étranger. L’inspecteur général, Paul Martin, a été mis à pied le lendemain. USAID s’approvisionne en effet chaque année auprès d’agriculteurs américains pour des envois dans les pays en voie de développement: l’interruption soudaine met donc à risque des envois déjà planifiés, en plus de faire planer le doute sur la prochaine récolte.